Historique

Hawaï avait besoin, au début du siècle passé, d’une main d’oeuvre bon marché. L’île ouvrit ses portes aux immigrants chinois, japonais, coréens, philippins. Ils apportèrent avec eux leur art de combat.
Leurs descendants en firent une synthèse axée sur le combat de rue.

Le Kajukenbo nait à Hawaï au lendemain de la seconde guerre mondiale. Très éclectique puisque, comme son nom l’indique, il représente la synthèse des différents arts de combat -chinois, japonais, coréens et philippins- tels que le karate (ka), le jujutsu (ju), le kenpo (ken) et la boxe chinoise (bo).
En effet, les vagues successives d’immigrants avaient apporté leurs arts de combat.

Dès 1830, les arts martiaux chinois sont arrivés avec la vague d’immigrants chinois. A cette époque, Hawaï -qui n’était pas encore un Etat américain, mais qui deviendra le cinquantième en 1959-, était un royaume sur lequel regnait la reine Liliuokalani.

L’apparition des arts martiaux chinois à Hawaï

La nécessite de développer le rendement des plantations d’ananas et de cannes à sucre amena la minorité, blanche, des propriétaires, à importer la main d’oeuvre chinoise, laquelle, outre le fait qu’elle était bon marché, présentait à leur yeux l’avantage d’être habile de ses mains et surtout docile.

Les premiers Chinois se retrouvèrent très rapidement en conflit avec les travailleurs indigènes. Les propriétaires blancs virent immédiatement l’intérêt qu’ils pouvaient tirer de cette situation. Ils jouèrent la carte de la confrontation ethnique, en chargeant les Chinois de de veiller et de commander la main d’oeuvre locale, qui leur reprochait de lui voler son gagne pain. Une formidable campagne de discrimination raciale vit le jour.

Ces phénomènes de rejet étaient déjà d’actualité sur le continent américain, plus précisément en Californie .

En effet, les Américains avaient, eux aussi, fait appel aux Chinois, pour travailler dans les mines et à la construction des chemins de fer qui devaient traverser les USA d’Ouest en Est. C’était le temps de la conquête de l’Ouest et de la ruée vers l’or. Soucieux de remplir le contrat de travail qui les liait aux compagnies qui les avaient engagés, les Chinois s’installèrent en se groupant dans les « China-town », pour ne pas perdre leur identité culturelle et faire survivre leurs coutumes. Ils furent très vite, comme en Chine, pris en mains par des « associations fraternelles », contrôlées de fait par des « sociétés secrètes ».

La prise de contrôle de certaines sphères du commerce (jeux, prostitution) entraîna une lutte sans merci entre les différentes Tong. Les Tong (prononciation cantonaise de l’idéogramme Tang, qui signifie « Bureau » ou « Société ») étaient reliés aux Triades chinoises.

Les travailleurs chinois appâtés par l’espoir de faire fortune rapidement, furent transformés en véritables esclaves.

Les Américains, de leur côté, découvraient sur la chaussée de leurs villes, de plus en plus de cadavres de victimes abandonnées sur place, de ce qu’ils finirent par appeler « La guerre des Tong ».

Tout cela entraîna un climat très tendu, dont les victimes furent les travailleurs chinois eux-mêmes, que les Californiens voyaient comme un péril jaune. De tendu, le climat devint insupportable. Ils préférèrent alors s’arrêter à Hawaï où l’immigration fut massive, à défaut d’être plus satisfaisante.

Le gouvernement américain décida dès 1882 de limiter cette immigration et finit par l’interdire en 1904. Hawaï suivit l’exemple et ferma l’entrée sur son territoire aux Chinois qui constituaient, déjà, la population la plus importante de tout l’archipel.

Les arts martiaux avaient atteint leur apogée, en Californie comme à Hawaï, au cours de la guerre des Tong.

En effet, les sociétés chinoises favorisaient leur pratique en « sponsorisant » de nombreuses écoles, mais les réservaient aux seuls Chinois. Les non-Chinois avaient un aperçu de ces arts de combat, le jour de la fête du Nouvel An chinois, quand leurs adeptes officiaient dans les danses du Lion. Ils étaient choisis pour leur capacité à offrir une prestation spectaculaire et non pour leur valeur martiale.

L’immigration japonaise

L’immigration chinoise stoppée, le besoin de main d’oeuvre restant à assouvir, les propriétaires des plantations firent appel aux Japonais. Notons que Okinawa était, entre temps (en 1868), devenu un territoire japonais. Nombre de natifs de cette île émigrèrent à Hawaï. Les statistiques officielles ne firent pas de distinction entre ceux qui étaient d’Okinawa et les autres.

La pointe de l’immigration japonaise se situe entre 1880 et 1910. Bien moins nombreux que les Chinois, ils représentaient tout de même quarante pour cent de la population, ce qui ne manqua pas de provoquer une fois encire un phénomène de rejet.

De même que les Chinois avaient introduit dans l’île les arts martiaux, les Japonais amenèrent avec eux leur arts : le judo, le kendo et les Okinawaiens, le karate.

Ces derniers pratiquaient bien sûr leur art, mais dans le secret comme c’était la règle à Okinawa, avant que le karate ne devienne public. Leur entraînement consistait essentiellement en répétition de kata et leur niveau technique semblait très moyen.

A partir de 1924, l’immigration japonaise fut interdite. Mais les arts martiaux japonais avaient bel et bien pénétré dans l’île, puisqu’en 1927 un maître d’Okinawa vint y enseigner.

Yabu Kentsu, de retour des Etats-Unis, fut invité à séjourner un temps à Hawaï. Il y resta cinq mois, avant de rentrer à Okinawa. Ses démonstrations publiques furent appréciées par les non Japonais, qui y voyaient un art de combat plus efficace que le judo.

A Hawaï, entre 1920 et 1930, on vit des combats organisés entre judoka et boxeurs. La communauté okinawaïenne décida de faire une quête pour faire venir un karateka, afin qu’il se mesure aux combattants de l’île. Ils invitèrent Choki Motobu. Il avait, en 1924, combattu un boxeur russe à Osaka, mais sa réputation de bagarreur l’ayant précédé, son séjour à Hawaï fut court… le temps pour le service d’immigration de lui refuser l’entrée sur le territoire américain.

C’est en 1933 que la communauté okinawaïenne décida d’inviter deux jeunes universitaires, Zuiho Mutsu et Kamesuke Higaonna, pour enseigner le karate.

Ils refusèrent les propositions de combats, arguant qu’ils comportaient trop de risques pour leurs adversaires. Peu après leur arrivée, ils firent des démonstrations et créèrent « le karate Seinin Kai », un dojo qui accepta parmi les Okinawaïens, les blancs, essentiellement membres de l’Eglise Méthodiste. Après un séjour de quelques mois, ils repartirent au Japon, laissant à un jeune Okinawaïen le soin de continuer à développer le karate dans l’île.

L’intérêt de la communauté grandissait d’autant qu’elle se sentait menacée par les autres communautés. Chinei Kinjo, le propriétaire du journal Yoen Jiho Shan, invita le fameux Chojun Miyagi, qui débarqua dans l’ïle le 1er mai 1934. Près d’un mois après son arrivée, le journal annonça officiellement l’ouverture d’un dojo de « kempo karate » ouvert à tous. Kempo est un terme qui restera très populaire à Hawaï, c’est la prononciation japonaise de « Chuan’ Fa ».

Chojun Miyagi resta sur l’ïle environ huit mois.

Naissance du Kajukenbo

Lorsqu’on arrêta l’immigration japonaise, ce furent les mains d’oeuvre coréenne et philippine qui furent sollicitées pour la remplacer.

On peut imaginer aisément combien les rivalités entre ethnies furent grandes et divisèrent les communautés. Leur hostilité réciproque entraînait une attente importante de self défense, d’autant que les rixes étaient fréquentes.

Ce fut dans ce contexte que naquit le Kajukenbo en 1947. Réunis au sein de la « Black Belt Society », les maîtres de différents arts martiaux décidèrent de remettre en cause leurs disciplines. Ils avaient constaté les limites de leurs arts de combat et décidèrent d’unir leurs connaissances pour créer un art de combat efficace et ultime, pensaient-ils.
Ces maîtres étaient Adriano Emperado, Joseph Holck, Peter Young Yil Xhoo, Frank F. Ordonez et George « Clarence » Chang.

Bien que ces experts n’aient eu aucune intention d’offrir à leurs élèves le moyen d’assouvir des règlements de comptes inter-communautaires, il n’en est pas moins vrai que, par son côté pratique et efficace immédiat, ils utilisèrent le kajukenbo dans leurs bagarres individuelles… ce qui contribua à promouvoir le système.

Le système était simple, car il consistait à répondre à des questions aussi directes que : « Comment le karateka peut-il donner un coup de pied à distance très rapprochée ? » ou « Que faire quand un judoka vous saisit ? »

Après deux années de travail en commun, les experts éliminèrent tout ce qui n’était, à leurs yeux, pas efficace en combat et ne gardèrent que ce qui pouvait servir dans une confrontation.

Pendant ces années, ils observèrent les violentes bagarres entre individus de pratiques de combat différentes. Les défis entre écoles de disciplines différentes étaient fréquentes et les coups portés à fond.

Cette démarche peut être jugée comme paradoxale dans la mesure où, -et c’est ce qui la distingue des arts martiaux asiatiques- la dimension spirituelle s’appuie sur la foi chrétienne et, en particulier, catholique. Les cours commençaient invariablement par une prière.

Les experts estimaient leur pratique martiale inséparable de leur religion, laquelle insufflait une certaine éthique et un certain sens de responsabilité nécessaires à leurs yeux, compte tenu du climat de violence de leur époque.

Ils réussirent, par l’apprentissage de la violence, à créer un autre climat de fraternité entre les pratiquants et à leur donner une certaine vision de leurs obligations, donc de leurs responsabilités en tant qu’individu social.